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Madagascar : la France restitue des crânes de l’époque coloniale

Ce 26 août 2025, la France remet à Madagascar trois crânes humains issus de la conquête coloniale, dont celui attribué au roi Toera. Un geste à la croisée de l’histoire et de la mémoire.

La restitution à Madagascar de trois crânes sakalava, jusqu’ici conservés au musée de l’Homme à Paris, marque une étape significative, à la croisée des enjeux mémoriels, scientifiques et diplomatiques. Du côté français, il s’agit de la toute première mise en œuvre de la loi adoptée par le Parlement en décembre 2023 destinée à faciliter la sortie des restes humains issus des collections publiques. Un décret daté du 2 avril 2025 a acté le transfert de propriété au bénéfice de la République de Madagascar, qui avait officiellement formulé cette demande en 2022.

Ce décret a été pris à la suite des conclusions du comité scientifique franco-malgache mis en place en octobre dernier. Ce comité a rassemblé des experts français et malgaches, mais aussi deux représentants des descendants royaux sakalava. « La présence de ces derniers a permis de faire entendre la voix des héritiers des personnes concernées et de considérer les traditions orales comme des sources historiques à part entière », souligne l’historienne Klara Boyer-Rossol, qui faisait partie du comité. Le rapport final rendu en janvier dernier conclut que les trois crânes entrent dans le cadre de la loi sur la restitution des restes humains. Cette loi permet de déroger à la règle d’inaliénabilité des collections publiques afin de rendre possible la restitution de restes humains collectés dans des contextes coloniaux violents et dont la conservation dans les musées porte atteinte à la dignité humaine.

Un long processus d’identification

Avant la restitution rendue possible par décret, un long processus d’identification a été mené. Ce processus a été entrepris, à la demande des descendants sakalava, pour retrouver le crâne du roi Toera, tué en 1897 à Ambiky, capitale royale sakalava, lors du massacre des troupes coloniales.

« Une première demande a été formulée en 2003. J’ai recueilli les premiers témoignages en 2004, puis en 2008, auprès des descendants des rois sakalava dans l’ouest de Madagascar. J’ai mené toute cette recherche pendant une quinzaine d’années toujours en dialogue avec les descendants », raconte Klara Boyer-Rossol. Elle a remonté la piste dans les collections françaises, notamment au musée de l’Homme où sont répertoriés près de 400 crânes et autres restes humains malgaches. Cette enquête l’a conduite à identifier trois crânes liés à la conquête coloniale du Menabe, dans l’ouest de la Grande Île, à la fin du XIXsiècle. Deux d’entre eux ont pu être clairement rattachés à des guerriers sakalava tués en mars 1898 par l’armée française. Le troisième a fait l’objet de très nombreuses investigations, tant historiques que biologiques, pour tenter d’établir s’il pouvait s’agir du roi Toera.

Les recherches ont montré que ces trois crânes ont été ramenés par Guillaume Grandidier, le seul collecteur de restes humains lors de la conquête armée du Menabe. « Si le crâne du roi Toera a bien été pris et mis dans un musée français, il y a de très grandes chances que ce soit ce collecteur-là. Il n’y en a pas d’autre connu, en tout cas pour le moment. Ces preuves indirectes circonstanciées très fortes ont justifié, au bout d’années de recherche, que je propose finalement qu’on puisse mener des tests d’identification, à la demande des descendants, sur ce troisième crâne », précise Klara Boyer-Rossol.

Entre 2018 et 2022, un processus d’identification ADN a donc été engagé. L’objectif était de comparer l’ADN du crâne supposé être celui du roi à celui d’ossements royaux, qu’il a fallu acheminer de l’ouest de Madagascar jusqu’au musée de l’Homme. Si les premiers résultats ont montré une cohérence (sexe et âge estimé), la qualité insuffisante de l’ADN dans les ossements du roi n’a pas permis d’aboutir à une confirmation formelle.

En parallèle, fin 2021, les descendants sakalava ont mené une reconnaissance rituelle. À travers ce processus, ils ont formellement reconnu le crâne comme étant celui de leur roi. De même, les deux autres crânes ont été reconnus comme appartenant à des guerriers sakalava.

Ainsi, alors que le processus d’identification scientifique n’a pas pu aboutir, les descendants, par voie rituelle, ont reconnu le troisième crâne comme celui de leur roi, lui donnant de fait un statut de relique. Une reconnaissance rituelle qui a valeur d’autorité pour les communautés concernées.

« Finalement, le processus d’identification est un processus hybride : scientifique, mais aussi culturel et religieux. Si on avait identifié scientifiquement le crâne du roi Toera mais que les descendants ne le reconnaissaient pas, il n’y aurait plus eu de demande de restitution », explique l’historienne.

Les collections de restes humains, le cas de Madagascar

En général, les sources d’archives coloniales sont extrêmement opaques et parcellaires sur ces pratiques de têtes coupées, de collecte de crânes et de restes humains. Pourtant, elles ont été très fréquentes au sein des empires coloniaux, français, britannique comme portugais. La collection du musée de l’Homme à Paris, qui abrite près de 400 crânes et restes humains en provenance de Madagascar, témoigne de l’importance de ces pratiques de collecte de restes humains qui ont perduré tout le temps de la période coloniale. « Cependant, ce mode d’acquisition, sur les champs de bataille, était minoritaire par rapport aux autres : pillages de sépultures anciennes ou récentes, fouilles archéologiques et parfois même dans les hôpitaux coloniaux », précise Klara Boyer-Rossol.

Dans le cas de Madagascar, non seulement ces restes humains ont été acquis dans un contexte colonial violent, mais en plus dans une société où le culte des ancêtres représente une valeur fondamentale partagée par tous. « Ces collections coloniales ont été en très grande majorité rassemblées sans le consentement des individus et de leurs descendants, dans des contextes coloniaux, de violences physiques, morales ou politiques qui sont problématiques », poursuit-elle. Alors qu’il a été « reconnu comme leur ancêtre, qui, en plus, est le dernier roi sakalava du Menabe, il est effectivement tout à fait indigne pour eux qu’il soit conservé dans un carton sur une étagère dans les réserves du musée de l’Homme, de même que les soldats, même s’ils ne sont pas de sang royal », renchérit l’historienne.

Le décret signé, la France a un an pour remettre les trois crânes sakalava à Madagascar. La cérémonie officielle, initialement prévue le 14 avril 2025, a été reportée au mois d’août, à la demande du président Andry Rajoelina, en raison de dissensions internes au sein des descendants de la famille royale. De fait, les divisions entre les descendants et sur la personne qui recevra cette relique mettent à mal le processus et pourraient se transformer en crise dynastique. « Ces dissensions ont toujours existé au sein de la grande famille des descendants. Elles se sont accentuées depuis le décès, l’an dernier, du roi coutumier Magloire Kamamy, ouvrant une période de deuil et de vacance qui exacerbe la concurrence entre les descendants. Les enjeux de pouvoir sont colossaux, puisque celui qui détient la relique aura le trône du Menabe », décrypte Klara Boyer-Rossol.

Ce premier processus d’identification et de restitution de restes humains, dans le cadre de la loi 2023, illustre aussi pour l’historienne l’urgence de mieux documenter les collections de restes humains dans les musées français. « C’est un patrimoine public français qui est aujourd’hui conservé à l’ombre des réserves muséales, sauf que cette forme d’invisibilisation les maintient dans une certaine opacité et d’ignorance de leur histoire », regrette Klara Boyer-Rossol.

Source: www.lepoint.fr

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