La transformation digitale promet de simplifier le travail, d’améliorer la productivité et de faciliter l’accès aux services. Mais que devient cette promesse lorsque les outils déployés ne tiennent compte ni des compétences des utilisateurs, ni de leurs conditions de travail, encore moins de leurs réalités quotidiennes ? Cette interrogation était au cœur de la conférence intitulée « Inclure sans exclure : l’ergonomie au service d’une transition digitale équitable », animée par Dr Sounkalo Djibo, lors de la deuxième édition de Le Faso Digital. Modérée par Dr Roger Zerbo, cette rencontre a invité à repenser la digitalisation à partir de celui qui devrait en être le premier bénéficiaire : l’être humain.
Un outil numérique peut être performant sur le plan technologique et devenir, paradoxalement, une source de difficultés pour ceux qui doivent l’utiliser. Une application professionnelle qui exige une connexion permanente dans une zone où le réseau est instable, une plateforme dont le langage échappe à une partie du personnel ou encore un logiciel qui multiplie les tâches au lieu de les simplifier. Ces situations illustrent les limites d’une transformation digitale pensée sans une connaissance suffisante des réalités du terrain. C’est précisément sur ce décalage entre les promesses de la technologie et les conditions réelles de son utilisation que Dr Sounkalo Djibo a attiré l’attention des participants à sa conférence.
À travers une approche centrée sur l’ergonomie, il a défendu la nécessité de concevoir des solutions numériques qui s’adaptent aux personnes et à leurs activités, plutôt que de contraindre systématiquement les utilisateurs à s’adapter aux exigences des outils. Car selon lui, digitaliser une organisation ne consiste pas simplement à remplacer des procédures manuelles par des applications. C’est aussi transformer les habitudes professionnelles, les relations entre collaborateurs, les compétences mobilisées et parfois même le sens que chacun donne à son travail.
Quand la technologie finit par déposséder le travailleur de ses compétences
L’un des points majeurs développés par Dr Sounkalo Djibo concerne la place accordée à l’autonomie humaine dans les environnements professionnels de plus en plus digitalisés. Selon le conférencier, un outil numérique qui ne laisse aucune marge de manœuvre à son utilisateur peut progressivement devenir un facteur de démotivation. « Lorsqu’un smartphone, lorsqu’un outil digital, l’utilisateur n’a pas d’autonomie, ne peut pas effectivement utiliser l’outil selon sa propre façon de voir son travail, c’est l’outil qui travaille à sa place. Cette personne, malheureusement, petit à petit, finit par se démotiver », a-t-il expliqué. Pour lui, cette situation mérite une attention particulière, car la motivation constitue une dimension essentielle de l’activité professionnelle. Lorsque le travailleur ne dispose plus de la possibilité de mobiliser son expérience, son jugement ou ses compétences, il risque de perdre progressivement son intérêt pour les tâches qui lui sont confiées.

Le conférencier reconnaît les nombreuses opportunités qu’elle offre : aide à la décision et à l’analyse, automatisation des tâches fastidieuses, accès rapide à l’information, assistance à la rédaction et à la traduction. Cependant, ces avantages ne doivent pas occulter les effets potentiellement négatifs d’une utilisation excessive ou insuffisamment encadrée. À force de déléguer certaines activités intellectuelles à l’intelligence artificielle, les professionnels peuvent finir par moins exercer leurs propres capacités d’analyse, de recherche et de réflexion.
Le Dr Djibo a notamment pris l’exemple des personnes qui, plutôt que de consulter directement les ouvrages d’un chercheur, préfèrent interroger un assistant d’intelligence artificielle pour obtenir une réponse immédiate sur un sujet donné. Cette facilité d’accès à l’information peut conduire à négliger les sources originales et à réduire l’effort personnel nécessaire à l’acquisition des connaissances. À cela s’ajoutent les risques de surveillance accrue, d’intensification du travail et de surcharge cognitive. Pour prévenir ces dérives, le conférencier préconise plusieurs principes : maintenir l’humain dans la boucle décisionnelle, garantir la transparence sur le fonctionnement des outils, préserver le droit de corriger ou de contester leurs résultats, entretenir les compétences professionnelles et évaluer régulièrement leurs impacts. Les décisions présentant des enjeux importants doivent ainsi continuer à faire l’objet d’une validation humaine. L’objectif n’est donc pas de rejeter l’intelligence artificielle, mais de faire en sorte qu’elle demeure un instrument d’assistance plutôt qu’un substitut systématique aux capacités humaines.
Une transition numérique à plusieurs vitesses en Afrique
Si ces principes peuvent être appliqués dans différents environnements, leur mise en œuvre doit nécessairement tenir compte des réalités africaines, a insisté Dr Sounkalo Djibo. Sur le continent, les conditions d’accès et d’utilisation des technologies numériques restent très variables. D’une organisation à une autre, et parfois au sein d’une même structure, les équipements, la connectivité et les compétences des utilisateurs présentent d’importantes disparités. Certains professionnels disposent d’ordinateurs récents et d’une connexion permanente, tandis que d’autres travaillent essentiellement à partir de smartphones, parfois partagés, avec un accès limité à Internet. Les différences concernent également la maîtrise des outils numériques, les langues utilisées et les conditions particulières d’exercice des métiers.

Dans les secteurs minier, bancaire, agro-industriel, sanitaire ou administratif, les contraintes ne sont pas identiques. Une solution conçue pour un environnement donné peut donc se révéler inadaptée lorsqu’elle est déployée ailleurs sans ajustement. Pour illustrer cette réalité, le conférencier a évoqué le cas d’une entreprise bancaire dont le siège dispose d’outils numériques permettant aux collaborateurs de communiquer et de tenir des réunions sans difficulté. La situation peut toutefois être différente dans une agence implantée dans une province éloignée, où l’instabilité du réseau compromet l’utilisation des mêmes applications. Il en va de même pour les sites miniers isolés, dans lesquels certaines zones peuvent être dépourvues de connectivité. « Une application qui est conçue pour un siège d’une banque ou une entreprise connectée en permanence peut devenir inutilisable sur un site isolé où le réseau est coupé une partie de la journée », a souligné Dr Djibo.
Dans ces conditions, imposer un outil nécessitant une connexion permanente revient à créer une nouvelle forme d’inégalité entre des travailleurs appartenant pourtant à une même organisation. Pour le spécialiste, la réponse réside notamment dans la conception de solutions capables de fonctionner hors ligne et de synchroniser automatiquement les informations lorsque la connexion est rétablie. Cette adaptation permettrait aux collaborateurs de poursuivre leurs activités indépendamment des contraintes de réseau et de bénéficier d’un accès plus équitable à l’information.
Concevoir des outils simples, accessibles et adaptés aux réalités locales
Face aux disparités observées, Dr Sounkalo Djibo plaide pour une approche qu’il qualifie de frugale et robuste. Autrement dit, les organisations africaines gagneraient à privilégier des outils simples, solides, faciles à utiliser et à maintenir localement, plutôt que de rechercher systématiquement des solutions sophistiquées dont les fonctionnalités ne correspondent pas toujours aux besoins réels. Cette simplicité ne doit cependant pas être confondue avec une absence d’ambition technologique. Elle traduit, au contraire, une volonté de concevoir des solutions efficaces dans leur environnement d’utilisation.
Source: www.lefaso.net
